La vie en Ehpad dessinée par une aide-soignante

La vie en Ehpad dessinée par une aide-soignante

Aide-soignante et dessinatrice, Lola Chaine aime emporter un carnet lors de ses missions en Ehpad. Le résultat : Un jour de plus, BD qui offre un regard loin des clichés sur un monde qu’on croit connaître, mais qui réserve en réalité bien des surprises.

Parmi les nombreux paradoxes qui entourent l’univers des Ehpads, il y a celui-ci : bien qu’omniprésents dans les médias, les réseaux sociaux, les livres, ou encore les conversations professionnelles et familiales, ces établissements restent mal connus.

Pour une grande partie du public, mais aussi des soignants, les difficultés quotidiennes qui y règnent, qu’elles soient liées aux troubles cognitifs ou au manque de personnel, restent des abstractions qu’on est bien content de tenir à distance. L’un des mérites d’Un jour de plus, BD publiée par l’autrice et aide-soignante Lola Chaine à l’automne dernier*, est justement de pousser la porte des Ehpads et de nous montrer, sans affectation, sans pathos, et sans complaisance, ce que signifie concrètement la vie entre ces murs auxquels beaucoup préfèrent ne pas penser.

« J’ai pris l’habitude d’apporter un carnet avec moi lors de mes missions en Ehpad, explique la dessinatrice sur la quatrième de couverture. Ces histoires, j’ai essayé de les transcrire le plus fidèlement possible entre deux soins d’hygiène et de confort, en marchant ou accroupie contre le mur. » L’ouvrage se présente donc comme une série de scénettes de quelques pages chacune. Et mieux vaut avoir le cœur bien accroché si l’on souhaite s’y plonger, car Lola Chaine n’est pas du genre à prendre des pincettes quand elle dessine.

Rien ne vous sera épargné

« J’aime montrer le côté trash et imprévisible du métier d’aide-soignante », écrit-elle. Voilà le lecteur averti, et il faut bien constater que rien ne lui sera épargné. Des odeurs qui règnent dans certaines pièces au délabrement de certains corps, l’autrice s’attache à décrire ce qu’elle voit, et tant pis pour ceux que cela indispose. Elle nous conduit ainsi dans la chambre de Mme D, et nous montre sans aucun égard pour notre sensibilité les yaourts moisis, les mouchoirs usagés et la chaise-pot ouverte au-dessus de laquelle se pressent les mouches. « J’ai le cœur bien accroché, c’est important dans ce métier, écrit-elle. Mais quand je passe la porte de sa chambre, je dois me préparer psychologiquement, respirer par la bouche et ne jamais fixer mon regard trop longtemps au même endroit. Malgré tout, j’ai des haut-le-cœur à chaque fois. »

Quelques pages plus loin, on assiste au repas de Mme B. Attablée devant un bol de soupe, celle-ci en engloutit quelques lampées, avant de tout vomir sur la table. Une scène qui aurait pu se terminer par un bon coup de serpillère, mais non : les cases suivantes nous montrent Mme B, qui a continué à manger sa soupe devenue pas très nette, prise d’une nouvelle nausée. À la recherche d’un récipient pour limiter les dégâts avant que la catastrophe ne prenne des dimensions trop importantes, la narratrice utilise une poubelle… par les trous de laquelle le liquide se répand avec encore plus d’ampleur.

De la politique sans politique

Lola Chaine aborde également les conditions de travail qui prévalent dans les établissements qu’elle a fréquentés, et nous les fait notamment sentir en relatant une nuit particulièrement mouvementée. « Je suis encore seule avec une ASH [Agente de service hospitalier, ndlr] pour les 76 résidents », commence-t-elle. Malheureusement, ce qui doit arriver arrive : un résident, M. V, est tombé de son lit pendant son sommeil. Sa collègue dort et a mis son téléphone sur silencieux, elle doit appeler le Samu, prendre ses constantes, accueillir l’ambulance, le tout, en théorie, sans quitter M. V une seconde ! Une fois la tempête passée, elle rédige un rapport sur l’incident, et on passe à la scène suivante.

Voilà qui caractérise bien la manière de faire de Lola Chaine : au lieu de s’attarder sur les causes politiques, économiques ou sociales de ce qu’elle voit, elle préfère dépeindre les situations et nous laisser en tirer les enseignements. Son ouvrage colle au concret, avec des planches entières intercalées entre les scènes et dédiées à la description du matériel (la chaise de douche, la vaisselle ergonomique…) ou aux blagues désabusées et parfois à la limite du politiquement correct que les soignants s’échangent à propos des résidents. Pour ceux qui veulent en savoir plus, l’autrice à déjà annoncé sur son compte Instagram un deuxième tome à paraître cette année !

Adrien Renaud

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* Lola Chaine, Un jour de plus, Altercomics, septembre 2024


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